dimanche 13 février 2011

Une petite histoire pour la St Valentin

Bonjour,


C'est FibreTigre.


Pour cette St Valentin, j'ai rédigé une petite histoire. Ce n'est pas une très bonne histoire, mais c'est la mienne. Et elle est pour vous.


Comme bien souvent, cela parle d'amour...et de jeux vidéo.


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C'est une bien triste situation que d'être considéré comme talentueux, comme le plus talentueux, l'homme d'expérience, le conquérant, l'invaincu, par tous, mais d'être, au fond de soi, derrière les scellés de son cœur, convaincu de son échec personnel.

J'étais sans attache et gonflé d'ambition quand on me poussa, encore stagiaire, dans un bureau aux vitres biseautées et recouvertes de crasse d'une succursale d'interpol. Mon mentor d'alors, un type sans âge, le visage englouti par la barbe, avait grommelé quelques aphorismes ironiques sur la jeunesse, puis m'avait fourré dans les mains un dossier contenant un billet pour le Liban. Vol de tableaux. 

Le vol (et non le trafic) d'œuvres d'art est une activité singulière. Depuis toujours, l'activité est dominée par une famille unique. Après avoir résolu mes premières affaires, et alors que mon maître, qui avait passé ses dernières années à soupirer devant des photos d'un chalet pittoresque du Colorado, prenait enfin sa retraite, celui-ci pensa me faire un cadeau en me demandant de mettre moins d'implication et moins de rigueur dans mon travail.

"Ces criminels sont tels l'hydre des légendes : coupe-en une tête qu'une autre repousse. Ces vols, tu sais, au fond, ils arrangent tout le monde, même nous, puisqu'ils nous donnent un travail...et entre nous, ils ne chagrinent pas beaucoup de gens. "

J'opinais avec respect car telle avait été mon éducation, mais en moi se raidit plus que jamais mon sens de la droiture, et je fis ce jour le serment secret que je démantèlerai cette Hydre, quelle qu'elle fut.

Les décennies passèrent et, oui, je mis à terre indics, petites mains de la cambriole, guetteurs, chauffeurs, lieutenants, donneurs d'ordres, mécènes de l'ombres, officiers, âmes damnées, notables corrompus, éminences grises et bras droits. Certes les plaies de l'Hydre se pansaient, mais le sang neuf manquait d'expérience, tandis que moi, je devenais meilleur. Il arriva un moment où de l'organisation il ne resta plus en substance qu'une ombre élusive, la tête pensante, qui poursuivait ses actes en personne. Une femme dont je connaissais quasiment tout, et dont j'avais même pensé parfois avoir apercevoir la silhouette, ici sur les toits de Rome, là à l'ombre des murs de la Cité Interdite, là encore fuyant un concert à l'opéra de Sydney.

Mais en tout domaine il faut croire qu'on trouve son maître, car j'eus beau déployer toute ma volonté, toute mon intelligence, et recourir aux sacrifices personnels les plus extrêmes, l'ombre élusive demeurait, hélas, élusive. Dans les dernières années de ma vie professionnelle, j'avais reconstruit sa personnalité et ses antécédents, ses joies, ses motivations, jusqu'à ses goûts culinaires et musicaux. Parfois même, alors qu'appuyé contre un mur anonyme d'un hall d'aéroport, j'avalais un insipide sandwich, j'avais l'impression de sa présence à mes cotés.

Mon chef m'évoqua la retraite.
Le psychologue d'Interpol (venu d'où ? quand je suis rentré dans la boite il n'y avait pas ce type de zozos) m'invita à y réfléchir. Mes collègues commencèrent à devenir nerveux à mon approche. Alors mon chef utilisa les moyens légaux pour m'imposer la retraite. Je me mis à genoux devant son bureau, je m'humiliais au su de tous ses collaborateurs, comme Colomb, je lui demandais un sursis, je lui demandais la grâce déontologique de terminer une affaire qui avait été la mienne tout le long de ma vie professionnelle. Il répondit chaleureusement, puis tièdement, et enfin glacialement que j'étais dépassé, et dans mes méthodes, et dans ma vision du travail. Qu'il y avait des choses nouvelles comme Internet ou le téléphone portable, et qu'il était économiquement peu défendable de courir à plein temps après une personne dont les larcins se faisaient de plus en plus épars et dont la majorité des crimes avaient désormais prescription.
Cette personne dévouée au dieu pragmatisme avait la moitié de mon âge.

Le personnel organisa une fête de tous les diables pour célébrer la mise au placard d'un enquêteur ayant bouclé plus d'une centaine d'artistes du cambriolage de haut niveau ; enfin, je le suppose, car je n'y participais pas. On me transmis par courrier mon cadeau de départ : un téléphone portable dont le fonctionnement me semblait incompréhensible.
Pour la première fois, je pus faire le bilan de mes acquis ; pour tout logement, une mansarde hantée par des cartons qui n'avaient jamais été ouverts en quarante ans, un lit une place que j'avais moins connu que certains hôtels pouilleux d'Italie, un compte bancaire maigrichon d'avoir payé des voyages pendant des congés que je ne prenais jamais pour talonner encore et toujours l'Hydre. J'avais enterré ma famille, mon père sous une pluie de Novembre, l'esprit obsédé par une nouvelle piste, et un retard d'avion m'avait empêché d'assister à la cérémonie pour ma mère. Je n'ai eu en tout et pour tout que deux relations sexuelles dans ma vie, par deux fois des pièges pervers tendus par l'Hydre qui m'avaient fait prendre du retard et donc représentaient des souvenirs de honte plutôt que de plaisir.

En un mot, je n'avais rien.

L'inactivité me tomba dessus comme un poids lourd lancé à toute berzingue : mes cheveux devinrent gris du jour au lendemain, mes articulations se raidirent, mon cerveau s'embruma. Dans ma course j'avais distancé à chaque heure la vieillesse, et voilà qu'immobilisé elle m'avait bondi dessus. J'attrapais une complexion aux poumons, et je ne pouvais me déplacer sur mes jambes devenues grinçantes qu'avec un petit flacon de broncho-dilatateur qui ponctuait mes sarcasmes cruels.

Mon état allant s'aggravant, la médecine administrative avait pu débloquer des fonds pour m'offrir une croisière sur un de ces liners de luxe peuplant les séries seventies : à moi le soleil, à moi l'eau azur, à moi les jolies filles...à moi la mort, oui.

En deux jours, mon amertume avait réussi à me rendre détestable et ignoré de tous. J'étais infect avec ceux qui voulaient m'approcher, et plus les jours étaient lumineux, plus mon cœur était noir. Un soir vers dix-neuf heures alors que le plancher rosissait d'un soleil trempant dans l'océan, je gagnais claudiquant la grande salle de réception en pestant déjà contre les convives avec lesquels j'allais devoir partager ma table, insensible à la joie festive des balafons et des lampions. Je m'assieds à la table indiquée, je me prends un coup de ventoline, je tousse, je regarde mes vieilles mains usées, et je lève les yeux.

Bon, il y a cette femme en face de moi. Son grand chapeau rouge de travers, d'un autre siècle, son trench-coat de la même couleur jeté sur ses épaules.

Au début, je me suis dis : tiens, c'est amusant, c'est donc cela le coup de foudre, cette chose étrange dont les livres parlent parfois. J'ai trouvé cela follement distrayant en vérité, et j'ai été frappé par la faculté analytique de mon cerveau ; je devais tomber amoureux, et au lieu de lâcher prise, j'observais et j'interprétais. Mon attention focalisée, mes pupilles qui se dilataient, mes narines qui frémissaient ; le plâtre terni de mes joues qui craquelait alors que mes muscles sympathiques esquissaient pour la première fois un sourire. Toute la douleur de mon corps gémissant un instant ignorée.

Mais quelque chose était fort singulier : mon cœur battait avec la régularité isochrone d'un métronome. Cette femme me regardait avec une complicité intrigante, et l'évidence me frappait alors. Croisant les doigts avec un flegme que je n'aurais jamais soupçonné, j'arrachais à ma gorge sèche :

- "J'ai foulé le sol de tous les pays du monde, sans exception, même l'Antarctique, pour vous retrouver. Mais vous n'étiez dans aucun pays. Vous étiez perpétuellement ici, dans les eaux internationales.
- Et maintenant ? demanda-t-elle avec une certaine grâce, dans une continuité fluide et un aplomb qui me convainquirent de l'absente de fortuit dans notre rencontre.
- Je ne pense pas que vous puissiez courir loin. Pour une fois.
- Que diriez-vous de dîner tout d'abord ?
- Je sais que vous appréciez les tagliatelles aux légumes frais. Il y a un buffet là bas. Ne vous enfuyez pas."

Je me levais pesamment. Nulle envie de ma part de la servir de quelque façon que ce soit mais j'étais ému de cette rencontre. Celle-ci me laissait un goût d'insatisfait, j'avais fantasmé de l'attraper par le col sur le rebord d'un hôtel de Paris, pas de lui servir des petits plats dans une maison de retraite flottante. Par ailleurs, je ne voulais pas qu'elle me glisse entre les doigts, ni jouer son jeu. Elle se plante devant moi, et bien je lui tourne le dos, voilà, avec les femmes, c'est un tango qu'il faut danser. Elle frappa de ses phalanges sur la table :

"Ramenez moi plutôt quelque chose d'indien. Ou de pakistanais. Ou même des deux, tenez !"

Indien, pakistanais, qu'elle s'empiffre jusqu'à ne plus bouger, mes pensées étaient tournées vers des questions logistiques et juridiques. L'interpeller ici, sur un navire, sans mandat, sans fonction officielle, difficile. Elle accusait aussi son âge, mais semblait en meilleure forme que moi, et je feuilletais en pensée différentes prises d'arts martiaux pour la paralyser. Mon regard se posa sur le buffet morose de plats "exotiques" (j'ai connu des restaurants dans chaque ville et village d'ici jusqu'au Soudan, alors une mangue coupée en quatre rissolée avec un morceau de poulet me rappelait plus l'ordinaire que l'exotique), et j'eus envie de tout bazarder et de bondir sur elle. Furieusement, je me retournais. Et bien entendu, elle s'était enfuie.

Mais ici, sur ce navire, nous étions déjà dans une prison. Claudiquant, ahanant, je gagnais la sortie de la réception ; de partout, des couloirs capitonés de moquette terne qui absorbait les sons ; au delà des visages souriants et apaisés, le mien, inquiet, qui scrutait de tous cotés. Mes yeux se plissèrent ; comme un diaphragme rouillé mon iris s'affina péniblement mais efficacement.

Dans mon esprit, j'eus l'impression de pousser de l'épaule les vantaux immenses et poussiéreux d'un hangar cyclopéen ; le soleil vint faire luire une locomotive puissante à la carlingue de cuivre : mon génie.

D'accord, elle pouvait être n'importe où. Mais en quarante ans, j'avais appris à connaître ses jeux. "Indien, Pakistanais...ou même des deux." En pensée, je survolais l'Inde et sa culture chamarrée, l'Inde du blé, l'Inde du riz. Tensions géopolitiques. A la bordure des deux, le Cachemire. Je pensais immédiatement à la Venise de l'Inde ; les jardins de Shalimar. Les milliers de référents culturels, des bas-reliefs jusqu'au sanskrit alambiqué étaient autant de lignes qui pointaient dans la transversalité de la coque de ce navire, tentant de trouver la solution.

Et j'entendis enfin les notes cristallines, jouées d'un piano depuis le fumoir. A l'inflexion des caresses sur les touches d'ivoire, je devinais sans peine  - car je la connaissais plus que toute chose sur cette terre - qu'il s'agissait de sa main gracile, mais la mélodie jouée ne laissait aucune équivoque : une version sirupeuse de Kashmir. Je poussais les portes clouées de cuir du fumoir vivement, les faisant battre. Personne ne fumait, ce qui m'irrita, car j'aime que les choses aient un sens, et je boitais jusqu'au piano en grommelant "Génération d'hygiénistes !", et bien sûr, plus personne au long piano à queue.

Tout en m'avalant une goulée de bronchodilatateur, je me penchais sur l'ivoire et le bois laqué pour voir si comme à son habitude un quelconque indice m'était laissé. C'est alors qu'on saisit mon vieux corps par derrière, une clef de bras pas très vigoureuse mais suffisamment efficace pour me clouer sur l'instrument. Elle murmura à mon oreille : 

"Réfléchissez à ceci : vous ne voulez pas me mettre sous les verrous. Car si vous le faites, il n'y aura plus rien dans votre vie."

Et vlan, un coup sur la nuque ! Cinq secondes plus tard j'étais d'attaque à nouveau, mais évidemment, elle avait à nouveau disparu. J'invectivais les larves présentes dans le fumoir et qui ne s'étaient pas bougé d'un millimètre dans divers langages de ma connaissance, et je reprenais d'un meilleur pas ma poursuite dans le couloir le plus proche. 

Je tirais un objet de ma veste que je n'avais jamais utilisé jusqu'alors : le fameux téléphone portable. Mon cerveau, sous la tension de la situation, analysa l'objet. Ses fonctions m'apparurent soudainement évidentes, et je composais le numéro direct de celui qui fut mon supérieur - entendant ma voix, il répondit aussitôt : 

- "Comment avez-vous eu mon numéro ?
- Je connais la totalité des numéros de tous les postes de toutes les agences, par souci de praticité. Je me suis permis également de mémoriser vos carnets d'adresses officiels et officieux. (s'il était en rendez-vous galant, par exemple, et non joignable, mais cela, je me gardais de le lui dire). Peu importe. Elle est ici, sur le bateau.
- Elle ? Ah oui. Vous êtes fou. L'affaire est close, vous ne faites plus partie du personnel. Mais vous êtes fou.
- Il faudrait que vous envoyiez un hélicoptère avec un commando d'intervention de six hommes. En fait, vous me tranquilliseriez si vous pouviez envoyer un navire armé et équipe d'un sonar également - vous vous souvenez il y a dix ans, le cambriolage du Yacht du Prince du Maroc ? Elle avait un mini sous-marin.
- Si j'envoie un hélicoptère, c'est vous que je ramènerais, pour vous placer dans un établissement spécialisé jusqu'à la fin de vos jours, afin de protéger la société de vos obsessions maladives."

Et clac, il raccroche. J'étais tant en rage que je courus à perdre haleine sur cinquante mètres, débouchant sur le pont comme une furie et envoyant loin, loin dans une magnifique cycloïde le téléphone portable dans les flots calmes reflétant les étoiles. Et j'hurlais ma rage comme un feulement sauvage.

Pas de commando ? J'aime le challenge. Je vais faire cela à l'ancienne, lutte, corps à corps, avec menottes et cordes improvisées. Par réflexe, je portais ma main à la poche mais je ne trouvais pas la ventoline. L'objet m'avait échappé quand elle m'avait fait la clef de bras. Mes poumons inspiraient tout à fait correctement à présent l'air salin de la nuit, mais, qui sait ? Je retournais dans le fumoir - et les quelques personnes que j'y croisais pour la deuxième fois, craignant mon humeur, partirent discrètement. 

Comme un cadeau discret, mon flacon avait été déposé sur un mouchoir en tissu bien ouvert sur le piano à queue. Délicate attention, et je saisis le mouchoir, en scruta la texture fine (coton du flanc méridional de la chaîne himalayienne, filé à la main selon une technique népalaise de la région de Gorrepani), son usure (des imperfections caractéristiques périphériques plutôt que centrales  montraient que son usure devait plus à l'âge, environ 5 ans, qu'à l'utilisation), son odeur, son poids...

J'appréciais le symbole médiéval occidental de la Dame qui laisse son mouchoir au chevalier servant, et la transversalité baroque d'y avoir associé un mouchoir de l'orient. Le mot baroque me rappela l'ouvrage de René Fallet, l'amour baroque, et un de ses extraits : "Il n'est pas de femme inaccessible, sauf celle qu'on aime." Je quittais le fumoir une deuxième fois en méditation, oubliant sans le savoir mon bronchodilatateur qui n'avait plus lieu d'être dans ma vie.

J'étais de ces personnes qui, lorsqu'on leur sert une part de gateau avec une énorme fraise au dessus, gardent le meilleur, donc la fraise, pour la fin. Ayant savouré le gâteau déductif du mouchoir, je me penchais sur son inscription essentielle, des glyphes tibétains recouvrant le mot "Qomolangma". Ce terme signifie "Mère Sainte" en tibétain, ce qui ne manqua pas de m'interroger pour quelle raison un tel objet portant un tel mot se trouvait en sa possession. Je me rappelais ensuite que "Sainte mère" en tibétain était également le nom de l'Everest. Haha ! Qui a besoin de cet internet par lequel tous juraient ?
En route - et d'un bon pas - pour le point le plus haut du navire.

Je grimpais escaliers et échelles avec une vigueur insoupçonnée. Adieu les rhumatismes, l'air marin était salvateur. Le point le plus élevé était une cabine de maintenance dont une mince passerelle, qui brillait sous la syzygie de son inox poli, des embruns et de la lune d'argent, était le seul moyen d'accès. Une fois là, alors que les flots de toute part m'offraient leur paysage mouvant...quelqu'un retira la passerelle. 

Elle apparut dans la clarté lunaire, levant la tête pour que le bord de son chapeau ne brise pas la ligne de notre regard mutuel. Il y avait deux mètres à sauter, presque une hauteur d'homme, pour la soumettre...mais je n'avais plus confiance en mon corps. Elle déclara, et sa voix était claire comme la lune au dessus de nous :

- Je sais que vous connaissez le prix de l'excellence, monsieur le détective.
- Si vous comptez me répondre : "un esprit pervers", sachez que mon esprit est sophistiqué, mais droit. Je vous invite par ailleurs à remettre cette passerelle à sa place. Votre spécialité, c'est le vol d'oeuvre d'art, pas de mobilier utilitaire.
- Je reconnais dans votre humour votre sophistication. Le prix de l'excellence, cher détective, c'est la solitude. Combien sommes nous à avoir conquis l'Everest de l'esprit ?"

Le bateau semblait s'être éteint de toute vie, la résultante d'une clientèle trop âgée en cette heure tardive. Seule rumeur placide : le ressac doux qui floufloutait dans notre sillage.

- "Qu'étaient mes indices laissés sciemment à votre attention, cher détective, tout au long de ces innombrables années de poursuite ? Des obstacles ?
- Des indices fort médiocres. 
- Pourtant vous ne m'avez jamais encore mis la main dessus. Trembliez-vous que votre camarade de jeu préférée vous soit soustraite trop hâtivement ? 
- J'apprécie votre ironie, mais Dickens pleurerait les larmes de son corps à lire ma triste histoire. De ma vie, il ne me reste rien, sinon ma poursuite de vous.
- C'est également mon cas : de ma vie, il ne reste rien, sinon ma fuite de vous. Je vais donc répondre à ma propre question, puisque vous voulez faire l'épais alors que vous tournez en rond là haut comme un tigre dans sa cage : mes indices n'étaient pas des obstacles, mais des portes ouvertes, des panneaux indicateurs vous indiquant le sentier de l'Everest. Seriez-vous l'homme génial que vous êtes si je n'avais pas été là ?
- Si vous voulez me démontrer votre nature narcissique, vous perdez votre temps. Je pourrais écrire un livre sur vous et il vous surprendrait. Faites moi descendre !
- Vous m'avez fort déçue avec vos pauvres plats indiens et pakistanais, je retourne prendre un dessert."

Et elle me tourna le dos avec son indice qui avait plus l'air d'une moquerie d'autre chose, sans évidemment remettre la passerelle en place. Comme mille fois auparavant, je restais impuissant à pester alors qu'elle s'éloignait. Après un temps beaucoup trop long, je parvins à rassembler suffisamment de courage pour, très grossièrement, comme un animal apeuré, glisser doucement mon corps le long du mur, tomber maladroitement sur le sol, sans souplesse. Mais je me relevais droit et fort.

Pauvre, dessert, sucré, le sucre, l'Equateur, le milieu du navire, bâbord ou tribord ? Mmm sur une carte normée sur Greenwich l'Equateur est à gauche, donc bâbord. Et le pont : supérieur, inférieur ? Intermédiaire, bien sûr. En route.

Je courais comme si j'avais trente ans jusqu'au bastingage au centre exact du coté bâbord du navire. Etonnament, personne, juste les flots noirs en contre-nuit du clair de lune. La voix joyeuse de la Némésis me héla du pont supérieur, et je lui adressais avec une pointe de colère puérile :

- "Vous n'êtes pas au bon endroit. L'Equateur, le milieu, c'est ici, sur le pont intermédiaire !
- C'est exact. Vous êtes fidèle à vous-même jusqu'au bout, droit comme la justice, jouant par les règles ! Pauvre niais, comment croyez vous que toutes ces années je vous ai ainsi échappée ? Quand je mettais à sac la tour de l'Horloge, je vous indiquais le palais des Doges, quand je pillais le Louvre, je vous parlais d'Orsay, quand j'infiltrais le British Museum, je criais le nom de la Tate Gallery. Suffisamment loin pour que je vous échappe, suffisamment près pour que je vous ai à l'oeil. 
- Vous trichiez, donc.
- Non, c'est vous qui n'avez pas su comprendre mes règles."

Elle marqua un silence mais restait immobile ; je n'osais la quitter des yeux pour remonter le long d'une coursive. Son grand chapeau rouge éclipsait totalement la lune et lui donnait une aura laiteuse. Elle déclara avec une solennité inédite :

"Je vous laisse une dernière chance. La prochaine fois que nous nous verrons, nous serons sur le sol américain. "

Et de s'enfuir. Comment avais-je pu être si idiot. Avec mes enquêtes qu'elle orientait depuis toujours, j'avais démantelé sa hiérarchie de l'ombre. Je n'avais pas pensé à remettre en question mes méthodes alors que je m'intéressais à elle. 
Je ne pris pas sa course immédiatement : je labourais le sillon de ma pensée. Territoire américain. La prochaine escale, c'était les Iles Vierges, qui, oui, étaient un territoire américain. 
Ou alors il s'agissait d'une métaphore. Je voyais deux analogies possibles, correspondant respectivement à la puissance économique, moteur du monde, des Etats Unis, ou à sa position de leader de première puissance : la salle des machines ou le poste de pilotage du navire.
Après pondération, j'allais d'un pas peu assuré vers la salle des machines, qui me semblait plus propice aux cachettes diverses. Je marchais et mon pas ralentissait. Qui aurait cru qu'après toutes ces années, j'aurais encore à apprendre ?

J'eus une illumination - comme j'étais lent ! Si l'un ou l'autre de ces lieux étaient valides, elle ne s'y trouverait pas. Elle serait à distance, dans un endroit que je ne pourrais rejoindre immédiatement, mais qui nous permettrait de se voir l'un l'autre. La salle des machines était un lieu clos, ce qui l'excluait immédiatement, tandis que la grande baie vitrée du poste de pilotage donnait directement...sur la proue !

Mes pas résonnaient clair sur le pont de lattes de bois.

J'eus l'impression que toute ma vie n'avait été que tension, cette tension qu'imprime le musicien en pinçant la corde. Et voilà qu'elle se relâchait dans une splendide vibration. Voilà que ce pourquoi j'avais affûté ma vie et mon esprit prenait corps ; peu d'entre les hommes ont la chance que leur existence d'aligne d'un trait et ait en tout détail un véritable sens : c'était mon cas.

Mon pas et ma respiration ralentirent, tout en moi se raffermit et s'apaisa. Une flamme née il y a quarante ans s'éteignait, laissant place à l'éclat d'une lumière. Mon corps se tenait droit, nulle douleur ne l'habitait plus à présent. Tout en moi renaissait : l'éclat du regard, la tension de mes mains, la vivacité de mon esprit, le port de ma tête. Je devais avoir quelques cheveux blancs encore, mais ce n'était que détail cosmétique. Je jetais un oeil sur le navire, sur les gens que je croisais et que mon assurance invincible séduisait ; sur l'infini de l'océan. Ce monde me paraissait beau et j'avais envie d'en connaître ces secrets, comme internet. 

Je tirais un lys blanc d'un bouquet traînant sur une table de buffet, je contournais une piscine. A l’extrémité du bastingage se rejoignant de part et d'autre sur la proue, elle m'attendait, altière et belle, son manteau écarlate claquant dans la brise de nuit, une main sur son chapeau. Nous prîmes le temps de longuement conclure notre jeu de poursuite par un échange de regard explicite.

Puis je posais le lys sur son coeur, pour lui indiquer de quel vol mutuel nous venions de nous rendre coupables.