dimanche 8 janvier 2012

Amélie Poulain, le jeu vidéo...de 1993

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (2001) est un film carte-postale qui a permis au monde de rêver de Paris, que certains trouvent charmant et d'autres guimauve-pétainiste ("Oui à l'Ami Le Pen" étant un anagramme possible du nom de l'héroïne).

Mais saviez-vous qu'il existait un jeu vidéo "Amélie Poulain" ?

Et bien oui, et il est sorti en 1993.

Bon, dit ainsi, cela sous-entendrait une inspiration ou du plagiat, mais je n'y crois pas trop même si vous verrez il existe des ressemblances intéressantes. Effectivement, le jeu vidéo évoqué ci-dessous a eu une diffusion assez confidentielle, il était au moment de la production du film assez difficile à émuler, et bah, les parisiennes célibataires à Paris se ressemblent un peu toutes, non ?

Voici donc L'Egerie (1) de François Coulon (2)

Notre Égérie (écran titre)

Celle de Jeunet (affiche)

Il est amusant de constater comme la position du corps, la coupe de cheveux, le sourire en coin, le regard, sont similaires.

L'héroïne du jeu se nomme Amandine Palmer. Cela rappelle un peu Amélie Poulain, non ?

Elles ont toutes les deux un petit ami : Mario dans l’Égérie et Nino dans Amélie Poulain.


Comme dans le film, Amandine monte sur un toit pour trafiquer son antenne.


Comme dans le film, Amandine rencontrera un voisin (ils se rencontrent à la laverie) qui est peintre et qui voudra réaliser son portrait. A présent, le film est foisonnant d'idées, donc c'est probablement une coïncidence.



La profession d'Amandine n'est pas précisée (Amélie Poulain travaille dans le café "Les 2 Moulins") mais Amandine fréquente au moins 2 fois un café dans le jeu, ce qui est beaucoup pour un jeu qui comporte une poignée d'écrans.


Amélie habite vers Montmartre. Amandine va promener son chat aux Buttes Chaumont. Bon, c'est le nord de Paris, quoi. Je pense que comme on voit la tour Eiffel du toit, Amandine doit habiter dans le haut Belleville.



Et voici l'appartement d'Amandine.

Bon, pour le scénario, Amandine est une parisienne et essaye de trouver un petit ami chouette. Hélas, la plupart du temps ils ne sont pas très intéressants.

Comme dans le film, la télévision sera un élément déclencheur d'une fin positive.

Amandine vit avec son chat, qui apparaît ici et là dans les bulles.

L'Egerie n'est pas un jeu vidéo pour enfants, il traite de sexualité, de l'angoisse de la trentenaire qui doit se marier, du Sida...

Dans l'absolu, il existe plusieurs types de jeu vidéo :
- le jeu vidéo commercial, par exemple GTA
- le jeu vidéo gratuit, par exemple les jeux flashs sur le web
- le jeu vidéo amateur, les petites bidouilles des codeurs

Mais aussi il existe des jeux vidéo subventionnés par l'état sous des noms ronflants d'esbroufe du type "hypertextualité narrative", "composition multimédia ludique"...ces jeux sont souvent proches des milieux culturels et moins du grand public. L'Egerie appartient à ce type de jeu.

Je me dis parfois en rejouant à l'Egerie que peut-être, dans son parcours de cinéaste, Jeunet a croisé ce jeu, qu'il en est resté des images. Effectivement Jeunet a expliqué que la genèse d'Amélie c'est avant tout (et on le ressent dans le film) une compilation d'anecdotes surprenantes et charmantes, toujours vraies : le voyage du gnome autour du monde, le collectionneur de photomatons...peut-être que la colonne vertébrale du Fabuleux destin d'Amélie Poulain se trouve dans quelques bouts de la vie d'Amandine Palmer.

(1) L'Egerie est un jeu qui vaut surtout par son pixel art très 80's - français et sa description pittoresque et caricaturale de la société des années 90. Le Gameplay consiste à cliquer sur des fragments des tableaux présentés dans le bon ordre pour dérouler une histoire. C'est affreusement old-school, dans le sens où il n'y a pas d'éléments qui permettent de justifier un bon choix d'un autre (échelon "Cruel", donc maximum, sur la Cruelty Scale de Plotkin). Imaginez qu'à cette époque, The Secret of Monkey Island 2 et tout son attirail de technologies stupéfiantes (iMuse, Scumm, scannerisation des décors...) était déjà sorti ! Le Manoir de Mortevielle (Lankhor) était déjà sorti depuis 6 ans ! Il est disponible en deux disquettes, sur Atari ST. Pas de musique.

(2) François Coulon semble appartenir au courant de "l'art numérique" et est présenté dans certaines rétrospectives comme pionnier de la narration interactive ou hypertextuelle en France...pas très sympa pour l'équipe de Froggy Software, qui eux, utilisaient des technologies sophistiquées comme le parseur textuel...ou même l'équipe de Lankhor. Il cautionne sur son site l'une de ses oeuvres (basée sur l'hypertextualité, toujours) d'une citation positive d'Emily Short, donc la communauté IF devrait garder un oeil sur ses travaux :-)

Suite à cet article, j'ai reçu quelques précisions de François Coulon !

Les voici :

Amélie Poulain est un angle un peu inattendu, mais vous avez décelé, avec une certaine acuité, des similitudes assez rigolotes. À vrai dire, je n’ai aucun moyen de savoir s’il s’agit de coïncidences ou de réminiscences de la part du réalisateur. En tout état de cause, il n’y aurait rien de vraiment «servile».

En ce qui concerne les petites erreurs, elles prendront peut-être plusieurs messages… Le titre me semble contenir les deux premières.

Tout d’abord, L’Égérie n’est pas un jeu. Bien sûr, les catégories sont souples et les dénominations n’ont pas tant d’importance, mais, dans un contexte beaucoup plus codifié que celui d’aujourd’hui, le titre cherchait spécifiquement à s’écarter des jeux d’aventure: pas de score, pas de notion de gain ou de perte, pas de but à attendre, pas d’incarnation d’un personnage, pas d’objets à collecter, pas d’univers policier ou onirique… Avec une navigation réduite à sa plus simple expression et une écriture très narrative (principalement à l’imparfait et au passé simple), le but était de se concentrer sur une personnalité et les variations d’une histoire. C’était une position très radicale à l'époque, qui a sans doute surpris les joueurs, mais qui a peut-être intéressé ceux qui avaient une approche plus artistique.

Il y a en fait deux dates dans L’Égérie: la version sur Atari ST, qui semble être la vôtre, a été réalisée en 1990. Quelques arguments de l'article sont du coup basés sur une chronologie un peu inexacte. J’ai adapté l’original, pratiquement tel quel, sur Mac en 1994, sans chercher à faire croire qu’il s’agissait d’une nouveauté (et, à vrai dire, plus pour avoir quelque chose à montrer pendant que j'écrivais 20% d’amour en plus). Parce qu’il ne misait pas du tout sur une exhibition technique, le titre n’avait pas vraiment vieilli en quatre ans et a été plutôt bien accueilli dans un milieu de la création numérique, alors en train de se constituer…


Sans prêter aucune intention à Jean-Pierre Jeunet, il était justement facile de faire tourner, sans émulation, la version Mac de L’Égérie au moment où le film a dû être conçu.

La plus grosse erreur me semble l’oubli de Laurent Cotton. Si j’ai signé mes titres ultérieurs sous mon seul nom, Laurent avait un statut, amplement mérité, de co-auteur. 

L’Égérie comporte une centaine d’écrans. Je dirais que c’est un peu plus qu’une «poignée». Beaucoup d’entre eux, c’est vrai, sont assez difficile d’accès.

Le personnage d’Amandine Palmer n’est pas une trentenaire. (Je trouve aujourd’hui aux jolies trentenaires quelque chose qui m’échappait encore en 1990, allez savoir pourquoi…)

Il y a sans doute des critiques à formuler à l’encontre d’œuvres plus destinées à attirer les subventions ou à répondre à des commandes qu’à être réellement partagées avec le public. Mais où avez-vous vu que L’Égérie avait été subventionné? Une fois sur Mac, le titre a participé à des expositions aidées par des fonds publics. Selon ces critères, pratiquement tout en France se retrouve «subventionné par l’état» d’une manière ou d’une autre — à commencer par les industries du cinéma ou des jeux vidéo, qui bénéficient d’un système d’aides très développé.


Oui, «hypertextualité narrative» et «composition multimédia ludique» sont des «noms ronflants d’esbroufe». C’est peut-être pour cette raison que personne ne les utilise. Google n’en retourne par exemple qu’une seule occurrence: la vôtre. 


Pourquoi critiquer de la prétention artistique imaginaire quand il est si facile d’en trouver de la vraie?


Je ne comprends pas bien en quoi la petite reconnaissance de mes travaux puisse avoir quoi que ce soit de «pas très sympa» envers Froggy software ou Lankhor. Si j’ai débuté à la même époque avec des jeux d’aventure un peu comparables aux leurs, L’Égérie marque une bifurcation vers un «champ» et un mode d’expression très différents auquel, à ma connaissance, ces éditeurs n’ont jamais cherché à appartenir pendant leur existence.


Enfin, la «citation» d’Emily Short est en fait trois articles qu’elle a bien voulu consacrer à mon travail.


Pour les lecteurs qui seraient intéressés: http://www.francoiscoulon.com

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