samedi 28 janvier 2012

Punk is cool

Si vous avez moins de vingt-cinq ans et que la sociologie n'est pas votre truc, si je vous dis "punk", vous allez penser à ces types qui ressemblent à des clochards du coté de Bastille, SDF with a style, quoi.

Il y a un style punk, mais le style, c'est pas une idéologie punk

La question est un peu plus complexe, et les vrais punks aujourd'hui nous entourent aussi bien dans la réalité que dans, paradoxe, la culture populaire.

On date le mouvement Punk de 1976(1). Les punks sont des individus qui veulent rejeter les valeurs, consuméristes notamment, de la société. A leurs yeux, les hippies ont échoué. Ils estiment par conséquent que le seul modèle alternatif est de devenir "anti-tout" ou "rien". D'un point de vue philosophique, ils sont très proches de Diogène (qui était accompagné d'un chien, comme les punks de Bastille) cyniques voire nihilistes.

Ce sont des enfoirés de nihilistes, Lebowski, pire que des nazis

Pour véhiculer leurs idées, la musique. Cependant, les groupes de punk (Clash, Ramones, et même les Who, qualifiés de protopunk) sont des paradoxes organiques : si on les connaît, c'est qu'ils sont dans le circuit commercial, donc qu'ils ont utilisé leur idéologie politique pour la violer. Le leader des Ramones a même soutenu Georges Bush lors de son élection présidentielle ! L'argent et l'âge nous changent, parlez-en aux soixante-huitards installés.

Ramones relooké hype, c'est le punk qui se fait violer

Face à ce problème, le vrai punk rêve secrètement en fait de devenir ce qui représente à ses yeux le "néant" absolu : il veut devenir monsieur-tout-le-monde, Edouard de la compta par exemple. Il veut que son cerveau se vide. Mais, face à son angst existentielle et sa volonté de révolte, il n'y arrivera jamais.

Pendant ce temps, Monsieur Tout le Monde joue à Halo

Mais voilà, dans les années 90's, badaboum, l'internet arrive. On a longtemps parlé de cyberpunk, mais ce concept a été utilisé jusqu'à la lie à tort et à travers, et notamment de façon commerciale, pour de la fiction.

Tiré de Sneakers, peut-être le meilleur film du monde ?

Les années 80's rêvent de génies informatiques surpuissants qui jouent les robins des bois modernes, mais maintenant que cette situation s'installe, avec les Anonymous, on se dit parfois avec un sourire crispé que cette techno-oligarchie n'est pas si confortable : et si demain nous ne partagions pas leur point de vue ?


Les Anonymous utilisent ce masque popularisé par V pour Vendetta,
un film ayant réalisé plus de 130 millions de $ de chiffre d'affaires.


Mais pourtant l'internet a en lui le ferment non pas révolutionnaire-cocktail molotov mais en pouvoir de communication du mouvement punk.

En fait, quoi de plus naturel que d'être punk ? 

La télévision nous dit de manger du chocolat, les magasines féminins de maigrir. La télévision nous dit, en faisant venir des mères de famille heureuses, qu'il faut emprunter de l'argent à la banque pour acheter des objets (une ou deux voitures, une ou deux maisons) pour avoir sa place dans la société, et pour rembourser, il faut travailler pour quelqu'un d'autre. Exemple de travail : aller sur un plateau télé et dire des mensonges, comme le fait qu'il faille emprunter de l'argent pour acheter des choses.


Cette salope de Cerise vient draguer votre mec
au bord de la piscine pour instaurer un sentiment d'incertitude
dans votre couple et vous forcer à acheter une assurance.


C'est un monde de fou.

Et du vide absolu des réseaux informatiques, cette contre-culture aux tendances punk s'épanouit. 4Chan, c'est punk. 4Chan rêve d'un gâteau d'anniversaire which would be not a lie, où les bougies seraient des villes en flammes.

La culture web, dans les 1st World Problem, utilise une mise en abyme.
Elle dénonce d'une part par l'humour la faiblesse relative de nos tourments,
mais aussi la vacuité de l'idéologie consumériste (ici, IE est considéré
comme un mauvais navigateur, parce que la pression médiatique contre culturelle
le pense ainsi, au mépris des chiffres réels)

Monsieur tout le monde est derrière son ordinateur ; tout effort créatif s'étiole en octets. Il a besoin de moins de choses car Internet capte son intérêt. Combien d'utilisateurs d'internet réguliers (c'est à dire utilisant l'internet 5 à 6 heures par jour) disposent d'une voiture, voire ont un permis de conduire ? Il suit une logique non-consumériste passive (ATTAC est devenu ringard) et n'est pas prosélyte de son idéologie.

Et plus important que tout : il produit gratuitement (des tweets, du blog, de la musique, des jeux vidéo...) et il vole et partage, quasiment à son insu. Il "nique le système de l’intérieur" sans le savoir, bien plus efficacement que les braillards qui vous vendent du rap bling bling en prétendant le faire. Ces deux actions combinées aplatissent la puissance de l'économie numérique.

Le punk est aujourd'hui malgré lui ultra-cool : par exemple Snake Plissken des John Carpenter.

He just wants to watch the world burn

Snake veut vivre sa vie peinard, mais c'est lui qu'on va chercher (sous la contrainte, par exemple en l'empoisonnant) pour faire des actes à l'opposé de ses convictions. Il hait le monde et ses valeurs, et lorsqu'il aura l'occasion de plonger le monde entier dans l'anarchie et l'âge de pierre (à la fin de Los Angeles 2025), il s'en réjouira.

J'en profite pour dire que le "Snake" de MGS n'est pas une copie du Snake de Carpenter : c'est une insulte.

John Carpenter, un type hors du circuit de la distribution US a ce propos anarcho-nihiliste également dans Invasion Los Angeles où la population subit des lavages de cerveau de la machine consumériste.

Les aliens utilisent le Futura, vous l'aurez lu ici en premier

Des groupes de protopunk, comme les Modern Lovers, deviennent le top du hype pour leur forme et leur propos de fond.

Plus hipster que les hipsters, 40 ans 
avant les hipsters, le punk

Aujourd'hui, les punks classiques que l'on appelle les "punk à chiens" appartiennent à un autre âge : ils sont les babas-cool du xxième siècle. L'internet est le nouvel outil punk, si punk qu'il en ignore sa condition, mais les symboles ne sont pas importants pour le punk.

Une petite anecdote à ce sujet : la Mohawk, cette coupe "iroquoise" typique de l'image d'épinal punk a été reprise pour la première fois dans l'ère moderne par l'armée des parachutistes américains. Car les iroquois étaient réputés n'avoir pas peur du vide. Les punks prenaient cette coupe pour choquer monsieur tout le monde. S'ils avaient su qu'elle était au contraire le symbole pur de leur lutte intime : celle de la vacuité de notre société...


Et quand la mini-mohawk est devenue symbole des beaufs
et de la tektonik, la boucle fut enfin bouclée.



(1) C'est ce que disent les manuels. Cependant dans Revolte sur la Lune de Heinlein (encore !), auteur de SF politique très influent le héros s'infiltre dans une réunion de révolutionnaires souhaitant vivre en autarcie. Il  en décrit un ainsi : blouson rembourré, culotte à braguette et leggins [...] ce garçon avait le cuir chevelu rasé sur les cotés et la mèche centrale relevée en crête de coq. Ce livre a été publié en 1970.

3 commentaires:

  1. Juste un point en passant: le leader des Ramones a toujours été de droite, poussant le punk jusqu'au comble.
    Il a grandi dans un quartier "naturellement" de gauche et est parti vers l'opposé politique par esprit de rebellion.
    Forcément étant le seul de droite dans les Ramones, ca a pas été super facile pour lui tous les jours :P

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  2. Je vous conseille la lecture de Lipstick Traces, de Greil Marcus ;)

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  3. Qu'on aime ou pas le film, comment parler de contradiction de punks sans mentionner Fight Club ??

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