lundi 28 mai 2012

Prototypes étonnants d'Arkana des Mondes Engloutis, et quelques mots sur les illustrations SF

Les Mondes Engloutis est une série animée française datant des années 80, une série pas vraiment conventionnelle et plutôt marginale : le scénario global est assez obscur, sans résolution réelle au final (même s'il y a un final), les personnages sont plutôt des symboles et leurs aventures des métaphores.


Des goulags, Nina Wolmark, Vladimir Cosma : la vague venue de l'est

C'est une série TV de paradoxes, celui qui m'amuse le plus est sociologique : à la tête de cette série destinée aux enfants, il y a Nina Wolmark, une sociologue du travail née à Minsk, et la thématique qu'elle a voulu inspirer comporte un propos politique, disons..."humaniste" évident (l'artiste de Rap engagée Keny Arkana tire son nom d'Arkana objet du présent article) mais c'est une série qui comporte plus de produits dérivés que Georges Lucas pourrait en rêver - citons par exemple un boys band junior créé pour commercialiser les chansons de la série. Ce qui est plus triste dans cette sur-marketisation de la série, c'est qu'elle a eu un impact direct sur les scénaristes et leur qualité de travail, ceux-ci étant pourtant des profils affirmés de la SF française.

Ainsi Christian Grenier qui a scénarisé quelques épisodes parle de deadlines infernales (3 jours pour écrire le scénario d'un épisode à partir de 0), de 10h à 15h de travail par jour (ce n'est pas un rythme bon pour la production littéraire de commande), mais surtout du fait qu'il doit placer UNE FOIS PAR EPISODE une chanson du boys-band suscité, ou devait parfois réaliser des épisodes avec 80% voire 90% de plans déjà réalisés dans les épisodes précédents par manque de budget...(pourquoi sortir un épisode alors sinon pour des raisons économiques ?!)


Grand prix de Littérature pour la jeunesse
+ floppée d'autres prix

En dépit de ce paradoxe économique, les Mondes Engloutis reste une série pas forcément agréable à regarder - elle se trimballe au rythme (lent) d'une autre époque - mais dont la créativité scénaristique et visuelle est étonnante, voire unique. Si Jean Giraud (Moebius) ou Caza ne sont pas cités, leur influence est majeure, tout comme Mezières.

L'histoire en deux mots : un groupe de voyageurs arpente les strates de la Terre qui sont aussi les strates de l'inconscient collectif de l'humanité, à la recherche du moyen de sauver une cité, Arkadia, elle-même métaphore du mythe Atlante. Leur recherche leur fait comprendre qu'Arkadia est un régime totalitaire qui a banni la plupart de ses sujets dans lesdites strates et que le centre de sa souffrance est justement la division de ce peuple. C'est en réunissant ce peuple éparpillé qu'Arkadia pourra non pas se soigner, mais atteindre une forme de transcendance, en partant vers les étoiles.

Il y a presque un an se tenait une vente aux enchères incroyables de crayonnés et de cellulos des séries animées des années 80. Un fonds énorme venait d'arriver sur le marché, mais à l'époque je m'intéressais surtout aux mystérieuses cités d'or et il y avait très peu de pièces relatives à cette série.



Cependant, cette vente aux enchères a permis de délivrer au grand public des crayonnés fabuleux concernant Arkana, l'héroïne synthétique de la série.

Voici Arkana dans la série et telle que nous la connaissons :


Voici Arkana dans les dessins de la vente aux enchères :


Une Arkana mi-fleur mi-créature aquatique,
dans un style très "Caza"


(La coiffe d'Arkana est un élément de l'intrigue, décrite
dans la Bible de 100 pages de la série, on la retrouvera
sur tous les prototypes...)




Encore une autre version !


Une autre version "végétale". A ses cotés, on remarque
une première version de Bob qui ressemble de façon frappante
à Télémaque d'Ulysse31...série qui sera réalisée par N. Wolmark par la suite !



Arkana et un pangolin surpris par un pirate des strates !
(vous remarquerez que les pirates étaient moins anthropomorphes
que dans leurs versions finales !)



Arkana sur le Shagshag (Therig dans la version anglaise pour des raisons - hum - évidentes)
A noter que même le vaisseau-tortue était très différent de sa version finale !



Arkana arpentant Arkadia

Avec notre oeil des années 2010, on note une déperdition forte de l'originalité graphique entre le prototype et le résultat final ; un constat inverse de ce qu'on a pu voir avec les mystérieuses cités d'or où l'on prenait des designs japonais très standards que l'on personnalisait fortement.

A présent, Les Mondes Engloutis étant une série déjà fortement hermétique, et destinée à être déclinée en produits dérivés à l'attention des enfants, les designs trop sexualisés et étranges devaient être exclus. Je n'ai personnellement aucune formation ni culture graphique mais je pense que pour un enfant, on peut lui proposer une grenouille qui parle (comme un pokémon) ou une jeune fille innocente (comme l'Arkana finale) mais une grenouille sexy, c'est peut-être pas vraiment la cible enfant.

Au visionnage de ces dessins qui héritent d'un style très Moebius - années 70, j'ai soupiré et j'ai rouvert mes gros recueils d'illustration SF. Il y a eu cette période où l'Europe a vraiment tiré vers l'avant tout ce qu'on appelle aujourd'hui le "Concept Art" SF et qui devait pas trop avoir de nom à l'époque.

Voici quelques exemples :


Caza peint R. Daneel des "Cavernes d'Acier"
d'Asimov



Confrontations de Robots de Manchu, le maître des Vaisseaux
et autres mécaniques de l'espace. Il a également illustré le JDR français (ta-da)
Empire Galactique, et réalisé des illustrations réalistes de l'espace.



Moebius...



Mézières avec Valerian et Laureline...

Au cas où vous ne le sauriez pas, il existe une polémique selon laquelle Star Wars se sera largement inspiré du travail de Mézières pour la conception visuelle de son univers. En dépit des évidences, Georges Lucas n'a jamais daigné répondre (à ma connaissance) sur le sujet.


A gauche, dans Valérian, à droite dans Star Wars
(Je ne sais pas qui a créé ce montage qui circule sur internet, s'il veut bien
se montrer, je serai ravi de le créditer !)

Mais Mézières n'a pas manqué de réagir assez finement :



Aujourd'hui la BD franco-belge est un peu normalisée pour des raisons de marketing (même la bd indépendante semble être normalisée "indépendante").

Mais le monde a changé bien entendu, avec l'intervention de nouveaux secteurs. Il est probable que des concepteurs d'univers futuristes s'investissent aujourd'hui plus dans la maîtrise d'outils informatiques non destinés à l'illustration pure ; je pense bien sûr à l'univers des jeux vidéo dont l'économie dépasse celle du cinéma depuis quelques années. Un univers qui reste hélas très secret et très hermétique sur ses développements afin d'éviter l'effet Mézières-Star Wars et autres "inspirations ingénues" - il est certain que d'inestimables prototypes qui pourraient nous faire rêver resteront dans le secret vigilant des éditeurs de jeux vidéo - et pour ceux qui ont disparu, dans leurs tombeaux.

2 commentaires:

  1. Bonjour !

    Ça fait beaucoup de bien de découvrir des gens encore intéressés par les BD de l'époque, un petit retour vers le passé ça fait toujours plaisir.

    Merci beaucoup pour l'article !

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Merci de lire mon blog